Rencontre #1 : L’homme qui veut mettre à jour Microsoft

Après avoir longtemps prospéré grâce à la vente de logiciels en licence, le géant de l’informatique fait sa mue numérique. Un renouveau incarné, en France, par un patron qui mise sur l’agilité et le management collaboratif.

Nous sommes entrés dans l’ère de l’innovation et de la collaboration», annonce Vahé To rossian en nous accueillant sur le campus de Microsoft d’Issy-lesMoulineaux, au sud de Paris. Le big boss de la filiale française veut-il nous parler du monde économique ? Non, c’est bien de Microsoft qu’il est question. Une page se tourne dans l’histoire de la firme, qui a prospéré grâce la vente de logiciels en licence. Cette époque est révolue, celle de la transformation numérique commence. «Il s’agit d’une phase résolument disruptive», poursuit cet ingénieur de 54 ans. Appelé à devenir le visage pour la France de ce Microsoft new look, il plaide pour les bienfaits du numérique, dont il loue les impacts positifs sur la société en général et sur la création d’emplois en particulier.

Au point de regretter que le sujet n’ait pas été davantage abordé lors de la campagne présidentielle. La filiale française, Vahé Torossian la connaît bien : il y est entré en 1992, à moins de 30 ans, en tant que responsable marketing. Auparavant, il avait passé plusieurs années à la direction des ventes et du marketing de Texas Instruments. Il reste une petite dizaine d’années chez Microsoft France, jusqu’à en devenir directeur général adjoint. En 2002, il est nommé à des postes de responsabilités internationales, notamment en Asie et en Europe de l’Est. En 2010, après un MBA de la Chicago Booth School of Business, il rejoint le saint des saints, la «Corporation» (le siège du groupe en langage maison), à Redmond, dans l’Etat de Washington. Vice-président chargé des partenaires à l’échelle planétaire, il supervise un réseau de 400 000 PME et PMI à travers le monde. Une position idéale pour piloter dans l’Hexagone le renouveau de Microsoft. Car, ainsi qu’il le résume lui-même, «la transformation numérique ne fonctionne qu’à travers nos clients, qui interagissent avec nous». AMBIANCE START-UP. De retour dans l’Hexagone en juillet 2016 pour remplacer Alain Crozier, parti diriger la filiale chinoise, Vahé Torossian prend oofficiellement la tête de Microsoft France en octobre de la même année. Sans bouleverser l’entreprise, il fait quand même souer le vent du changement en renouvelant la moitié du codir. Il veut pouvoir compter sur une équipe incarnant les valeurs vouées à devenir celles de tous les salariés:diversité des talents et des styles ; équilibre entre les compétences venues de l’extérieur et la progression interne ; adaptation permanente ; hiérarchie beaucoup plus légère. «Oubliez l’image du géant de l’informatique, nous confie un responsable, nous travaillons maintenant en mode start-up.»

Dans les open spaces aux couleurs acidulées, les lieux pour se réunir ou s’isoler abondent, adaptés à toutes les circonstances. Ajoutez à cela les incontournables baby-foot et on se croirait au cœur du Silicon Sentier. Un environnement de travail auquel le patron est très attaché. Parce qu’il est propice au bien-être des collaborateurs, bien sûr, mais surtout parce qu’il présente aux prospects une vitrine convaincante des nouveaux modes de fonctionnement de l’entreprise. Vahé Torossian, qui veut voir dé- filer ici 100 000 visiteurs par an, a toujours l’intérêt des clients en ligne de mire. Le message qu’il veut leur faire passer est clair : nous sommes capables de changer, donc nous pouvons aussi vous aider à changer. «Nos clients savent ce qu’ils veulent, mais ils ont rarement une conscience claire des moyens à leur disposition pour y parvenir:notre rôle est de leur montrer le champ des possibles et de les pousser à aller plus loin dans leur démarche», explique Jean-Louis Baer, directeur de la division grandes entreprises et alliances. Pour garantir le succès de cette nouvelle stratégie, l’apport de Vahé Torossian est, selon lui, décisif. En renforçant la mobilité et la diversité au sein du management de Microsoft, en favorisant la fluidité dans l’organisation et la créativité, celui-ci prouve que l’on peut bouleverser les modes de collaboration.

UN BOSS TRÈS CONNECTÉ.

«Nous tenons toujours compte des aspects humains sous-jacents aux questions technologiques, ajoute Jean-Louis Baer. Les solutions techniques ne sont ecaces que si les personnes qui doivent les utiliser se les approprient. En montrant que nous avons réussi cette transformation technologique et humaine, nous pouvons convaincre nos clients d’adopter ces nouveaux modèles de management.» La sauce, manifestement, est en train de prendre. Sur le marché des solutions cloud, que le grand patron du groupe, Satya Nadella, juge prioritaire, les projets se multiplient. «Nous en avons lancé une centaine ces quatre derniers mois», annonce Thomas Kerjean, directeur de la division cloud et entreprises pour la France. C’est dire si le sujet est d’actualité ! Mais plus question de vendre un logiciel… «Nous sommes entrés, poursuit Thomas Kerjean, dans une démarche dynamique : nous fonctionnons en mode projet avec les clients pour les aider à changer leurs méthodes de travail et leur modèle économique.» Les exemples de ce type de collaboration sont nombreux : optimisation des données clients avec le distributeur Pier Import; mise au point d’un chatbot (un système intelligent pour dialoguer directement avec les téléspectateurs) avec la chaîne Arte; développement de l’assistant personnel pour les futures voitures connectées de Renault-Nissan, qui suppose que Microsoft s’implique jusque dans la conception du véhicule, etc.

Tous les secteurs de l’industrie et des services sont concernés. «Vahé Torossian nous apporte sa vision macroscopique et très claire des marchés, ajoute Thomas Kerjean. Il sait dresser des perspectives très précises, métier par métier, de la relation client dans la grande distribution à la production de contenus et à la reconnaissance vocale dans certains services, sans oublier les objets connectés dans l’industrie.» Un proche collaborateur n’hésite d’ailleurs pas à qualifier Vahé Torossian d’«objet connecté» pour décrire sa faculté à simplifier les enjeux stratégiques et sa promptitude à mettre ses ré- seaux internationaux au service de la filiale française. «Il avait un rôle important au siège, complète Jean-Louis Baer, et sa dimension planétaire nous aide beaucoup dans la mesure où la culture de tous nos grands clients est devenue internationale.» Le fait que le patron fran- çais ait ses entrées à Redmond facilite les choses. «En nous permettant d’accéder aux bons interlocuteurs et d’obtenir les réponses appropriées, il fait gagner beaucoup de temps à mon équipe», se réjouit Jean-Christophe Dupuy, directeur de la division Windows & Devices.

CRÉATION TOUS AZIMUTS.

Autre avantage non négligeable : Vahé Torossian peut peser directement sur la direction centrale pour débloquer des budgets, du côté du marketing par exemple. Ce soutien se révèle précieux actuellement pour assurer la promotion de l’appareil de réalité mixte HoloLens – un ordinateur autonome intégré dans un casque de réalité virtuelle qui permet d’ancrer des hologrammes dans un environnement réel. Les applications sont encore réservées, pour des questions de coût, aux entreprises. Elles servent notammentàlamaintenanceouàlaréparation industrielle : un technicien de ThyssenKrupp qui intervient sur un ascenseur peut ainsi avoir accès à des milliers de documents techniques tout en gardant les mains libres ou se faire aider à distance par un collègue. Dans ce domaine aussi, le champ des possibles est immense, et Vahé Torossian – qui plaide pour une démocratisation de l’intelligence artificielle et rêve que l’homme et la machine interagissent en harmonie – pousse au développement de la créativité. «L’industrie de la technologie ne tient plus compte des traditions, souligne-t-il, elle ne respecte que l’innovation.» Pour autant, il sait mettre des limites à la place que Microsoft doit occuper sur ce nouveau terrain de jeu : partenaire, mais jamais concurrent. En clair, si la firme travaille avec un constructeur automobile sur une voiture connectée, elle ne va pas, comme Google, se lancer dans la fabrication de véhicules. C’est la condition de la créativité collective.

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